
Pour tout un tas de raisons indépendantes de ma volonté, cette interview n’est malheureusement pas tout à fait d’actualité, elle date de septembre 2002. Mais pas besoin de rééditer le dicton : mieux vaut tard…
C’est lors de la deuxième date de l’[In]visible Tour de Nihil qu’a eu lieu cette rencontre lors de ce concert parisien effectué avec eNola. Grosse galère à la limite du désespoir pour trouver la salle du Nouveau Casino, tout le set d’eNola à la trappe et seulement une moitié de Nihil mais l’essentiel est assuré, une interview pour e-zic ! Notons d’ailleurs que les quatre membres de Nihil ( Yohan, basse ; Jonathan, batterie ; Pierre, guitare et Yves, chant) se sont succédés pour répondre aux questions avec beaucoup de gentillesse après leur concert et avant leur soirée parisienne.
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JB : Alors depuis quatre mois et la sortie d’ »[In]visible », avez-vous une idée de l’opinion et de l’accueil du public sur ce disque ? Yohan : Ce serait prétentieux de parler de l’accueil du public. On sait en tout cas quel a été l’accueil médiatique du disc, suite à sa sortie il y a eu des chroniques un peu partout dans la presse, on a quand même réussi à trouver intérêt auprès de la totalité de la presse française à l’exception des « Inrockuptibles » et tous ont été en notre faveur. Donc d’un point de vue médiatique l’album a été bien accueilli c’est évident. D’un point de vue public il est encore trop tôt pour en parler, la tournée a commencé hier soir, c’est que maintenant qu’on va pouvoir connaître la réaction des gens. Jonathan : Mais pour le moment il y a eu de bonnes pré-ventes même si on n’a pas de chiffres exacts. Yohan : En tout cas hier à Bordeaux on a eu la chance de remplir la salle, ce soir il y avait pas mal de monde aussi donc a priori on va prétendre que le disque a bien été accueilli par le public. |
Cela doit d’autant plus vous satisfaire que vous êtes tous les deux les dernières recrues de Nihil après un changement de line-up qui a du être décisif dans la composition de l’album ? Yohan : Non ! (rires) Car en fait personnellement je suis entré il y a un an et demi dans Nihil (Jonathan est arrivé fin janvier) et à l’époque 75 % du disque était déjà composé et écrit en termes de musique et de textes. Il n’y a qu’un titre auquel j’ai participé à la composition c’est « Equilibrium » car c’est un morceau qui est parti d’une simple ligne de basse que j’avais depuis longtemps. Sinon l’album était déjà prêt aux trois quarts donc la venue de nouveaux musiciens n’a pas influé sur la composition d’[In]visible en tant qu’album, par contre en ce qui concerne l’interprétation sur scène je pense que oui.
Ca été facile de prendre en route un tel groupe et un album presque déjà bouclé ? Yohan : Oui, je n’ai pas eu de problèmes d’intégration car musicalement Nihil correspondait vraiment à mes goûts. J’aimais déjà énormément Nihil avant de jouer dedans et ils ont évolué de la façon dont moi j’espérais qu’ils allaient évoluer ([In]visible étant moins métal que I :00 AM). Et quand je suis rentré dedans, ils m’ont fait écouter les pré-prods et ça correspondait parfaitement à l’idée que je m’en étais faite et à ce que j’avais envie de jouer.
Quelle est la genèse d’[In]visible ? Est-ce que la composition de cet album a nécessité un intense travail de réflexion ou bien s’est-il fait naturellement ? Yohan : Le travail de réflexion a toujours été super présent dans Nihil, c’est un groupe très introspectif dans les termes qu’il aborde et dans la façon dont ils sont abordés notamment par le déroulement de la musique et par la fluidité des textes. C’est un album qui s’est réalisé sur une année. Pierre a écrit les premières notes d’[In]visible durant l’été 2000. On est entré en studio octobre 2001 et l’album est sorti en juin 2002. C’est donc un album qui a été énormément réfléchi, c’est un groupe qui a toujours évolué dans un style très réfléchi.
On peut même dire mélancolique voire dépressif. Est-ce que c’est une volonté du groupe de faire déprimer l’auditeur ou c’est réellement votre mode d’expression ? Yohan et Jonathan : rires Yohan : C’est marrant parce que sur le net on reçoit souvent des e-mails de gens qui se disent déprimés par notre musique et Pierre leur répond : « mais arrêtez de pleurer en écoutant Nihil ! » Tiens voilà Pierre on va lui demander : « Pierre, est-ce que c’est une volonté de Nihil de faire déprimer les gens ? » Pierre : (rires) Non c’est d’essayer de leur donner du plaisir au contraire ! Après si c’est un plaisir triste c’est un plaisir quand même.
Il est très possible de ressentir un certain « bad trip » pour employer un terme un peu neutre en écoutant votre musique, je parle en connaissance de cause ! Pierre : Moi j’ai déjà eu un bad trip en composant mais pour moi Nihil est quelque chose de positif malgré tout. C’est un exutoire, pour moi après descente il y a toujours remontée.
Il existe comme un fossé de maturité entre I : 00 AM et [In]visible, vous êtes parvenu à quelque chose de très dense, de très abouti… Yves : Tout à fait. Le premier album comme tous les premiers albums est brut de décoffrage, c’était un an de boulot avec Nihil et il est sorti d’un jet, d’un coup. Il y a l’avantage que ce soit un premier jet avec une nouvelle énergie et il y a eu en même temps beaucoup d’inconvénients car c’est justement un premier jet. Avec le deuxième on arrive à assumer plein de choses et à assouplir la circulation. Le groupe a pris deux ans entre le premier et le deuxième album, c’est important deux ans dans la vie d’un groupe.
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Tu n’étais pas là tout à l’heure, je te repose la même question que j’ai posé à Yohan qui m’a dit qu’[In]visible avait demandé un important travail de réflexion… Yves : Au premier aussi ça avait demandé un peu le même mode de composition. Ca part je ne sais pas comment de quelque chose qui nous plaît et effectivement ensuite il y a beaucoup de réflexion. On essaie de laisser le moins de surprises possibles, on veut tout contrôler, on veut savoir où ça va et donc on essaie d’y réfléchir au maximum. Même si pour la première impulsion il faut que ce soit le riff de guitare, la mélodie de chant qui nous fasse dire « là c’est bon, on tient le bon truc » et à partir de là, cette matière nous permet de partir dans une réflexion, nous permet de voir quelles images vont venir de telle ambiance donc il y a bien énormément de réflexion dans tout ça.
Le seul élément que vous ne maîtrisez pas c’est le public. Comment appréhendez-vous la montée sur scène avant un concert face à un public pas forcément averti qui aurait peut-être tendance à ne pas comprendre une musique aussi complexe que la votre ? Yves : C’est super délicat parce qu’on ne sait pas encore s’il existe un vrai public… |
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D’autant plus qu’auparavant vous avez été amené à de nombreuses reprises à jouer avec des groupes de la scène dite néo-métal comme Watcha, Pleymo, Enhancer… Yves : Voilà, on était affilié à ce réseau-là donc il fallait faire avec. C’est pas du tout qu’on renie ces groupes-là ou cette histoire-là mais il fallait faire avec ce public bien spécifique en baggies qui saute partout et nous on ne s’adresse pas nécessairement et exclusivement à ces gens-là. On s’adresse aussi peut-être aux 25-35 ans, aux gens qui ont plus vécu musicalement, qui ont envie de passer à autre chose et qui ont une autre culture musicale remontant aux Pink Floyd ou autres…
Tu as déjà senti une déception alors quant au regard que pouvait porter ce public-là ? Yves : Oh non faut pas exagérer, on n’a jamais été déçu par contre j’ai déjà eu l’impression de ne pas être compris alors on se dit c’est pas grave, ça arrive et ça viendra et en ce moment j’ai l’impression que c’est en train d’arriver. Les gens s’approprient beaucoup plus notre musique et donc quand ils viennent en concert ils savent ce qu’est Nihil, ils savent dans quel univers ils vont tomber un peu plus qu’avant donc a priori ils adhèrent davantage.
Aujourd’hui vous avez joué avec eNola, un groupe beaucoup plus proche de votre musique contrairement aux groupes cités auparavant. C’est quelque chose de plus facile pour vous ou ça vous est complètement égal ? Yves : Nous on est très content, j’espère que ça va pouvoir se refaire avec eNola et avec d’autres groupes. Hier on a joué à Bordeaux avec un groupe de Rouen qui s’appelle Mr Jack donc on est très content d’ouvrir un peu le spectre, pas que jouer qu’avec des groupes métal purs et durs. Là on est autour de la pop super éthérée et tant mieux parce que ça élargit le public, je pense que ça peut aider ces groupes et nous aussi, c’est une entraide permanente et je trouve ça très intéressant.
Cela pourrait presque signifier la naissance d’un mouvement musical à part entière en fin de compte (Nihil, eNola, Mr Jack, etc… ) ? Yves : Peut-être. Le problème c’est qu’on est très hybride, on est un peu à cheval. On est très content de jouer avec eNola et Mr Jack mais en même temps on n’est pas complètement dans cette mouvance et on joue aussi avec Watcha, Pleymo, etc. or on n’est pas non plus dans cet élan-là, on n’est dans aucun mouvement vraiment. Résultat on grappille un peu du public de l’un et de l’autre et puis on se fait notre truc donc c’est pas évident.
Vos collègues bordelais de Noir Désir sont un peu au sommet de la musique française actuellement, ils ont notamment joué récemment aux Eurockéennes de Belfort devant environ trente mille spectateurs. Ce serait votre rêve inavoué ou vous êtes plus réalistes en vous disant que ça relèverait complètement de l’utopie ? Yves : Des rock stars comme Noir Désir non. Que ça marche comme c’est en train de marcher pour nous nous satisfait, pour l’instant on ne demande pas beaucoup plus, on demande seulement que ça grandisse. L’avantage par contre c’est que Noir Désir ne sont pas des méga vedettes et c’est tant mieux. Mais c’est pas un rêve caché, nous ce qu’on veut c’est arriver à faire notre musique, pouvoir continuer à s’exprimer…
Tu pratiques le chant en anglais, ça peut être un certain frein pour votre développement en France mais est-ce que cela correspond à un désir de carrière internationale ? Yves : En fait premièrement c’était pas du tout réfléchi. Il n’était pas question et à la fois trop difficile de chanter en français, ça ne m’intéresse pas. Ma culture est anglo-saxonne et on fait de la musique qui vient de cette culture. Pour moi chanter en français je trouve que ça tombe à plat. Des groupes le font très bien, tant mieux, mais moi en tant que chanteur ça ne m’intéresse pas ou je n’y arrive pas. Donc j’assume totalement. Mais le fait est que ça peut être un inconvénient pour le marché français certes. De toute façon le marché rock français est tellement restreint que un peu plus un peu moins c'est pas bien grave. Et puis si ça peut être un avantage, même si ce n’est pas réfléchi au départ, pour se développer à l’étranger et bien tant mieux. Mais on s’est pas dit au départ on va chanter en anglais parce qu’on veut sortir ailleurs, non. On chante en anglais parce qu’il fallait qu’on chante en anglais c’est comme ça qu’on le sentait et puis après on s’est dit c’est bien parce que ça nous ouvre les marchés européens, on est sorti en Suisse, en Hollande et en Espagne pour l’Europe et puis on va sûrement sortir aussi au Canada, aux Etats-Unis et au Japon. C’est peut-être parce qu’on chante en anglais mais ça je ne saurais pas t’en dire plus.
Que manque-t-il à ton avis aux groupes français pour viser un public plus large ? Yves : Je crois qu’il ne manque pas grand chose, je pense que les groupes français ont le potentiel et qu’ils peuvent maintenant rivaliser avec les groupes anglo-saxons. Je crois qu’il manque le public, en France on n’a pas vraiment un public rock ni de vraie culture rock quand tu compares avec les Etats-Unis par exemple. C’est ce qu’on peut souhaiter aux groupes français, c’est d’avoir un public plus rock car je crois aujourd’hui qu’il n’est pas très large.
Souffrez-vous d’un manque de médiatisation ? Yves : Oui c’est sûr mais c’est justement parce qu’il n’existe pas chez nous de culture rock. C’est aussi parce que ce n’est pas relayé par les médias nationaux. Les médias alternatifs et indépendants ça ça marche bien, la presse, les webzines et les radios indépendantes ça va donc les groupes arrivent à être relayés mais dès qu’il s’agit de passer sur des radios nationales c’est absolument impossible, ça ne les intéresse pas, ce n’est même pas la peine d’essayer.
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Un titre comme « Equilibrium » compte tenu de sa mélodie bien accrocheuse aurait pu passer à la radio et ça aurait même pu marcher… Yves : C’est ce qu’on pensait aussi mais c’est chanté en anglais. A partir du moment où un groupe français ne chante pas en français c’est bien difficile. Alors voilà on se dit tant pis !
La scène bordelaise est une des plus importantes de France pourtant on vous sent relativement discrets quant à sa promotion contrairement à Viridiana ou Zombie Eaters par exemple. S’agit-il d’un manque de volonté ou plus simplement d’un manque de temps ? Yves : C’est un manque de volonté ! Il ne faut absolument pas prendre ce que je vais dire pour un dédain quelconque mais franchement on n’a pas envie d’être spécialement affilié à Bordeaux. On est de Bordeaux, on y habite, c’est un peu con ce que je vais dire, mais on ne se sent pas spécialement bordelais, même pas français ! On habite à Bordeaux pour l’instant parce qu’on y est né mais on serait à Paris ou Clermont-Ferrand ou ailleurs ce serait pareil. En tout cas on ne se sent pas une âme farouche pour défendre le côté bordelais. On est super content qu’il y ait un vivier de musiciens là-bas, pas que dans le rock d’ailleurs, il y a beaucoup de groupes à Bordeaux, on en fait partie, on en est assez fier mais on ne revendique rien, il n’y a pas marqué « rock bordelais » sur nos affiches. On fait du rock mondial ou je ne sais quoi… |
En revanche vous parlez sur votre site internet d’un autre groupe bordelais s’appelant Dham… Yves : Là ça me contredit, puisque je disais qu’on ne se sentait pas très affilié à la scène bordelaise mais on est quand même sensible, parce qu’on y habite, aux groupes qui émergent et Dham est un groupe qui nous a bien plus et qu’on connaît depuis un an et demi. Ils nous ont contactés, on les a un peu aidé et puis on essaye de les faire connaître avec le peu de visibilité qu’on peut avoir, surtout que ce qu’ils font c’est super bien ! C’est pas parce qu’ils sont bordelais mais c’est vraiment bien !
Je n’ai plus de question ! Merci à toi ! Yves : C’est moi qui te remercie !
Un grand merci aux quatre membres de Nihil bien sûr ainsi qu’à Alex leur manager et à Pascal d’Oversoul, l’ami Jimi (ex-La Bestia et ex-Funcore) qui m’a donné un bon coup de main pour certaines questions et qui s’est tellement pris la tête avec son plan de Paris bien foireux ! ;-) bises à Xav et Alice d’e-zic et enfin sincères salutations à Julien de Jaff et aux musiciens d’eNola.
J.B. |